lundi 1 septembre 2025

L'histoire de la rue Cuverville dans le quartier de Robien à Saint-Brieuc.

 Les origines de la rue Cuverville

Avant que le chemin de fer ne soit construit et avant de se nommer "rue Cuverville", elle était connue sous le nom de "Chemin des Régats". Mais on peut lire aussi dans ce secteur que plusieurs parcelles sont nommées "les rogatons" qui désignent des débris de nourriture, des restes de viandes et plus en général des restes ou objets de peu de valeurs...Il pourrait aussi s'agir d'une déformation du mot "rogations" qui désigne des cérémonies ayant pour but d'attirer les bénédictions divines sur les travaux des champs...

Le chemin des Regats était un chemin fréquenté pour sortir de la ville et aller à La Ville-Berno ou plus loin, pour se rendre à Quintin.

Au début de ce chemin on pouvait accéder au lieu-dit "Clos Launai" appelé aussi "Launay".

Rue Cuverville, vers 1800, avant la voie ferrée. Quartier gare 3Fi30 archives municipales

 

Au début du 19ème siècle, on trouve cette rue sur des plans avec le nom de « Route de Quintin ». 

C’était alors un axe important de Saint-Brieuc mais il y avait encore peu d'habitations le long de la route. Tout ce secteur est appelé "Pré-Tison".

1814-1847 Cadastre. Archives départementales

L'arrivée du train réduit l'importance de la future rue Cuverville

L’arrivée du train en 1863 va changer la physionomie de ce secteur de Saint-Brieuc pour les rues appelées aujourd’hui impasse du Pré-Tizon, rue Luzel ou encore rue Cuverville. A l’ouverture de la ligne de chemin de fer Paris-Brest, on construit un pont en granit. Trois voies passent en dessous. En 1908, un chemin existe toujours pour aller en direction du lieu dit "La Ville Berno" mais une voie coupe le chemin (voir le plan ci-dessous)

Plan 1908. Fonds Salaün. Archives départementales.

Dans les années 20, la multiplication des voies (7 au total) nécessite un élargissement. Entre 1924 et 1927, le dépôt des machines est par conséquent transféré du boulevard Charner à la Ville-Berno (à l'ouest de la rue Cuverville). La gare de triage est également située à cet endroit, au dessous de la rue Cuverville.
Cela va conduire à la démolition du pont en 1925-1926. On le remplace par un autre plus long, en ciment armé, semblable à celui de Guingamp construit à la même époque (1924-1925).

Image Google, capture d'écran

Les caractéristiques de la rue Cuverville

Pendant des siècles on a vécu dans ce secteur comme à la campagne. Dans le recensement de 1901, quelques familles vivent encore de la terre comme Pierre Desbois et son épouse Perrine, cultivateurs ou Victor Gourdel et son épouse Marie, leur fils et leur fille, qui cultivent aussi la terre.

A partir de l'arrivée du train, la rue Cuverville surplombe donc la ligne de chemin de fer. Au début du XXe siècle, de belles demeures vont être construites sur le côté gauche, côté impair, en descendant la rue. Ces maisons bordent la rue mais disposent en général de jardins de bonne taille sur l’arrière.

Les maisons bourgeoises de la rue Cuverville vues de la Ville Berno. Photo RF 2023

A partir des années 20, la physionomie va changer avec sur le côté droit, du côté pair, de petites maisons en préfabriqués construites pour les cheminots. On trouve aussi depuis 1949 l’entreprise S.T.E.F (Société de Transports et d’Entrepôts Frigorifiques) qui est située en retrait de la rue, au numéro 22.

Image Google, capture d'écran

Les maisons de la bourgeoisie industrielle.

Les maisons bourgeoises sont habitées au départ par des personnes qui ont une place en vue dans la société bourgeoise et industrielle du début du XXe siècle. Certaines portent une plaque avec un nom comme au numéro 11 "La Villa Marie-Louise". Ainsi dans les recensements de la rue Cuverville en 1931 et 1936, on apprend par exemple qu’au numéro 13 habite Jean Charleux, ingénieur aux Forges et Laminoirs. 

Un peu plus loin, les deux maisons jumelles et symétriques sont habitées au numéro 31 par Paul Lancol, belge, directeur des Forges et Laminoirs et au numéro 33, par Rosalie Vaucouleur, veuve Vaucouleur (ancien directeur des Forges). 

Au numéro 35, on a une très belle maison de 1910, construite par l'entreprise J. Laurent pour M. Pierre Pinel, ingénieur contrôleur des poids et mesures. La maison a ensuite été transmise à Félix et Berthe Marcadé,  Pierre Pinel étant le beau-père de Félix Marcadé.

Plans de la maison de M. Pinel au 35 rue Cuverville.
En 1931, Eugénie Pinel, la belle-mère de Félix Marcadé habitait avec le couple et les enfants. En 1936, Félix Marcadé est inscrit dans le recensement comme employé au comptoir de l’escompte, ancêtre de la banque BNP-Paribas. Il est né en 1886 à Corseul.

31 et 33 Rue Cuverville.


 


Le 35 rue Cuverville. Photo 2019

Précisons que les Forges et Laminoirs sont situés à quelques centaines de mètres de la rue Cuverville, entre la voie ferrée et le boulevard Hoche.

Les maisons des cheminots

Dans le recensement de la rue Cuverville en 1911, on a 7 familles de cheminots. En 1936, on trouve quinze familles de cheminots, logées dans les petites maisons SNCF. 

La photo aérienne ci-dessous est assez rare car elle dévoile une douzaine de ces maisons de cheminots le long de la rue Cuverville dans les années 40. On voit aussi les deux grandes cuves à eau de la S.N.C.F sur la gauche de l'image. Les enfants allaient s'y baigner en été !

Rue Cuverville, années 40. Photo Archives départementales.

Rue Cuverville. Les deux cercles sont deux cuves d'eau. Photo aérienne 6Fi 4349

Ancienne maison de cheminots. Photo RF


Maison rue Cuverville. 2T9 Permis de construire. Archives municipales

Les maisons de cheminots sont situées aux numéros 2, 4, 6, 8, 12, 14, 16, 18, 20, 22, 24, 26, 28, 30 et 32. 

Les noms de famille de ces employés des chemins de fer sont : Mallet, Foutel, Denis, Cléach, Lemoine, Réhaut, Le Ster, Le Hénaff, Ollivier, Le Gueut, Marric, Richer, Méléard, Frabolot…

Ancienne maison de cheminots encore présente rue Cuverville. Photo RF
 
 

 

Ci-dessus, la maison du numéro 6 qui a disparu après 2010

Dans les années 40, un autre type de maisons a été construit pour les cheminots, il s'agit de maison jumelles en fibro-ciment. On les trouve par exemple au 28, 30 et 32 rue Cuverville. Elles étaient plus spacieuses, possédant des pièces à l'arrière.

Maisons jumelles S.N.C.F 28 et 30 rue Cuverville. Image Google street.

L’évolution et la fin des petites maisons

Yvonne Michel était une ancienne cheminote, elle est arrivée un peu après 1945 dans la rue Cuverville. Tout le monde était locataire de la S.N.C.F mais elle a eu la chance de pouvoir acheter le terrain de sa maison mais s’est battue longtemps pour y parvenir. Sa maison et celle de Joseph Prigent ont été les deux dernières à tenir debout.
Les pavillons jumeaux en pré-fabriqué sont la propriété de la S.N.C.F. ils ont été agrandis et rénovés.
Robert Picault habitait à l’intersection de la rue Luzel, c’était un ancien mécanicien des chemins de fer. Il a connu les derniers temps des locomotives à vapeur. A la retraite, il n’a pas pu acheter le terrain sur lequel sa maison est bâtie et à sa mort la maison a été démolie, c’était la règle.
De nouvelles maisons poussent sur les emplacements libérés après voir été vendus.

Maison de cheminot vue par une fenêtre. Ouest-France 24 octobre 1996

Nous avons un autre exemple d’un lotissement construit à Robien pour les familles de cheminots : c’est celui, construit en 1931, par l’architecte Jean Fauny, dans un espace délimité par le boulevard Paul Doumer, la rue Louis Hélary, la rue Anne de Bretagne et la rue Denis Papin.

Le saviez-vous ?

CHEMIN DE TRAVERSE
Pour aller travailler au dépôt, les cheminots avaient deux solutions. L’une consistait à traverser les voies en se méfiant des trains, l’autre nécessitait de marcher en passant par la Croix-Mathias.

Ouest-France 24 octobre 1996



LA PISCINE DE LA RUE CUVERVILLE

Dans un article de Ouest-France des années 90, un habitant, Louis Hellio, raconte que dans les années 40 « Il y avait de la vie dans la rue. L’été les jeunes les plus intrépides allaient se baigner dans les réservoirs d’eau qui servaient à alimenter les locomotives à vapeur. On les appelait « les deux cuves ». Elles ont été démolies plus tard. » 


HISTOIRE DE TGV

En 1996 (le 24 octobre), dans un article de Ouest-France, on pouvait lire que l’arrivée du TGV n’avait pas affecté la tranquillité des résidents du quartier. Par contre en gare la nuit, le bruit du TGV présentait une gêne car il était obligé de tourner pour la climatisation et le ronflement était « insupportable ». En 1994, une pétition avait circulé et le TGV était allé ronfler plus loin…


Le saviez-vous ?

Au début du XXe siècle, cette rue était prisée par les militaires. Ainsi dans le recensement de 1911, on trouve : Pierre Briand, adjudant au 71e RI,  François Beaumont, sergent major, Aristide Besson, officier en retraite, Marc Oblet, capitaine.

Quelques années plus tard, deux habitants de la rue Cuverville ont été tués pendant la Guerre 14-18 :
Albert Lefèvre, lieutenant au 412e régiment d’Infanterie a été tué à Villemontoire, le 21 juillet 1918. Jean Carrière, sous-lieutenant au 271e Régiment d’infanterie a été tué au Moulin de Souain le 31 octobre 1914. D'autres ont été blessé sérieusement comme M. Beaumont, dans un combat, également aux environs de Souain, proche de Reims.

Souain. Photo Fédération des Moulins de France

Les transformations de la rue Cuverville

Des maisons de cheminot de la rue Cuverville, il ne reste plus qu’une seule construction, les autres ayant été détruites et remplacées par des maisons contemporaines. Par exemple, dans le bas de la rue, derrière un grand portail et une haie, on peut découvrir une maison contemporaine très sobre, jaune et blanche.

Maison contemporaine. Photo RF


Toujours dans la rue Cuverville, au numéro 4, c’est une construction qui se distingue par sa géométrie : deux blocs rectangulaires, séparés par la porte d’entrée. Une seule ouverture côté rue, avec une fenêtre horizontale : la maison ne se dévoile que sur la partie Ouest.

Maison contemporaine rue Cuverville. Photo RF 2021

Aux numéros 10 et 16 de la rue, Terre et Baie Habitat a fait construire, en 2012-2013, la Résidence Cuverville qui domine la voie ferrée. On peut noter que les 8 logements passifs, très bien isolés, sont équipés de panneaux solaires et sont habillés de bardage bois.

Logements Terre et Baie Habitat. Photo RF

 L’origine du nom de la rue Cuverville

Jules Cavelier (1834-1912), comte de Cuverville, naquit en 1834 à Allineuc (22). C’est un militaire et un homme politique. Sa carrière dans la marine lui vaut d’être nommé vice-amiral en 1893. Cuverville a été sénateur du Finistère de 1901 à 1903 puis réélu jusqu’en 1912.

Amiral Cuverville, photo site du Sénat.

Son fils Armand, capitaine de frégate, mourut en service commandé, au siège de Port-Arthur (en Chine), en 1904.

Notons qu’en 1912 la famille Cuverville avait fait savoir qu’elle ferait don d’une importante collection de coquillages, réunis sur plusieurs générations, à la section d’Histoire naturelle de l’ancien musée de St Brieuc. Sans attendre l’arrivée de cette collection, le nom « rue Cuverville » fut donné par délibération du Conseil municipal le 26 décembre 1912. Les coquillages arrivèrent plus tard.
Dans l’esprit du Conseil municipal, il s’agissait d’honorer à la fois le père, le fils et l’ensemble de la famille Cuverville. De nos jours, l'arrière-arrière petit fils du comte de Cuverville est le propriétaire du château de la Noë Sèche dans la commune du Foeil, au sud de Saint-Brieuc. Arnaud de Rochebouët assure lui-même les visites guidées.

Le saviez-vous?

Le nom de Cuverville est aussi donné à l’île Cuverville, située dans l’Antarctique et nommée ainsi, après sa découverte par une expédition belge de 1897 à 1899, en honneur du vice-amiral Cuverville. L’île est peuplée d’une colonie de manchots papous !

Ile Cuverville. Image Secrétariat du Traité sur l'Antarctique

L'histoire d'un petit trésor qui dormait dans un grenier

Monika Marx, patronne pendant des années de la Crêperie Bleu marine, nous raconte une belle et véridique histoire !

« J’ai habité 9 ans la maison du 29 de la rue Cuverville. Au moment des travaux j’avais fait une grande découverte dans le grenier : une valise avec à l’intérieur des lettres, des photos de famille qui remontaient au siècle dernier. Les lettres étaient rangées par mois, classées, ficelées. Il y avait 4 ans de correspondances.
Je n’ai pas résisté, j ai lu ces lettres qui m’ont fait rire, pleurer, je suis remontée dans le temps, vécu la guerre, le voyage des cheminots qui allaient jusqu’à Rennes (très, très long voyage qu’il ne fallait pas faire avec une certaine lune). J’ai vécu la foire Saint Michel racontée par cette dame qui signait ses lettres par un baiser de rouge aux lèvres..."Ta Biquette" Elle racontait à son époux parti à la guerre comme elle l’aimait. qu’il lui manquait, que l’enfant qui était en elle comblait un peu son absence... Elle racontait comment elle soignait sa mère avec des ventouses dans le dos... Et j en passe ; toutes ces lettres, ces photos m’ont beaucoup touchée...

Les lettres de l’époux au front étaient aussi fortement aimantes et émouvantes. Sur une photo, au dos était noté « Morte en 1944 ». Là j’étais vraiment triste. Je ne pouvais pas garder un tel trésor pour moi. J’ai donc recherché les héritières, ces chères filles qu’elle adorait. Une des filles vivait à Lille et l’autre à San Francisco... Quand je les ai contactées, nous étions en larmes... 

J’ai remis cette fameuse valise à Lille et quelques temps après elle me recontacte pour me dire que grâce aux lettres elles ont mieux connu leur Maman et elles ont vu comme leur Père les aimait... Elles ont étaient élevées par une belle mère qui n’aimait pas les enfants. Un passé est remonté à la surface.
Je crois avoir bien fait de leur avoir donné ce trésor qu’elles ignoraient...
» 


ORIGINAUX

Au 4 rue Cuverville, vivait un couple qui avait construit une cabane avec des tôles des planches. Ils avaient des poules, des chèvres... Ils vivaient là en période estivale et en hiver dans un immeuble à Fressinet. 

Ouest-France en a même parlé (24.10.1996) : "Au milieu de la rue Cuverville, côté SNCF, un petit terrain défi les passants mal intentionnés. Pas très bien entretenu, bourré d'un bric-à-brac invraisemblable, il est pourtant équipé d'un système anti-rodeurs à toute épreuve. un tableau en forme de cochon sur lequel est indiqué : "Je monte la garde, danger !". Ce drôle de gardien fait rire tous les voisins."


Photo Ouest-France 24 octobre 1996

Portrait : Louis et Marie-Louise Hellio 


Ouest-France 24 octobre 1996

 Autres articles à consulter sur Les cheminots, la gare, la S.N.C.F


La Société Française et Entrepôts Frigorifiques (S.T.E.F), cliquer ici

Les cheminots de la paroisse de Robien et le syndicalisme catholique, cliquer ici

Les Résistants cheminots du quartier de Robien en 39-45, cliquer ici

La Cité des Cheminots", boulevard Paul Doumer, cliquer ici

Le lotissements des cheminots, rue Cuverville, cliquer ici 

Au nord de Robien, traverser la voie ferrée (ponts, passerelle), cliquer ici


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Sources

Site du Sénat, fiche Jules de Cuverville https://www.senat.fr/senateur-3eme-republique/de_cuverville_jules0800r3.html

Histoire des noms de rues. J.B Illio, 1947

Histoire de St Brieuc, J.B Illio, 1931, page 298.

Bulletin de la paroisse de Robien, 1919.

Photo aérienne, archives départementales, cote 26 Fi 358

Archives municipales St Brieuc. Cadastre. 


Plan 1800. Quartier gare 3Fi30 archives municipales
 

Article de Ouest-France, 24 octobre1996.

Site du CAR rubrique histoire, article sur les lotissements, sur les maisons contemporaines. Recensements de la population de St Brieuc, archives en ligne 1901, 1931, 1936

Site, Terre et Baie Habitat 2013

Témoignage Monika Marx, juin 2020

Ile Cuverville. Site du Secrétariat du Traité sur l'Antarctique, cliquer ici


 

 

vendredi 8 août 2025

Un bureau de Poste dans le quartier de Robien à Saint-Brieuc. 1905-2018

Carte postale avec la passerelle et le bureau d'octroi sur la droite.

La création du bureau de Poste à Robien 1905

Le 27 avril 1905, le journal Ouest-Eclair évoque pour la première fois publiquement l'autorisation d’établir "une recette auxiliaire des postes" dans le quartier de Robien. 

D'après un document conservé aux Archives nationales, ce bureau ouvre le 16 décembre de l'année 1905.

Archives nationales, cote AN 19830232-02

La nécessité d'un bureau de Poste de plein exercice. 1908

Le 6 avril 1908, Ouest-Eclair reprend ce sujet du bureau de poste de Robien : un rapport est présenté par M. Sébilleau. 

Ce bureau de poste devrait être pourvu du téléphone et du télégraphe et se situer au niveau de la gare de marchandises (appelée aussi Gare de la Petite vitesse), là où la passerelle piétonne va être prochainement construite.

Ce bureau de poste est effectivement créé dans l'année 1908 mais il ne dispose pas de tous les services qu’il pourrait rendre à la population comme l’explique le journal Le Réveil, en y ajoutant une petite pointe anticléricale au passage : "L’extension de la ville de St Brieuc se fait actuellement du côté de Robien… Il existe un bureau auxiliaire des postes boulevard Carnot, bureau ne pouvant effectuer que la moitié à peine des opérations postales. Il n’est pas complet… Il n’émet pas de mandats pour les étrangers… Ce qui est plus grave, il n’a ni le télégraphe ni téléphone…On me dira « Il y a le télégraphe à la gare »… On se préoccupe de ce quartier dans certains milieux. On y construit une église. Une église ne sert que des intérêts particuliers. Tout le monde n’en a pas besoin et tout le monde aujourd’hui a besoin de la poste et surtout de profiter des progrès modernes… Il faut que le public qui paie, reçoive satisfaction… »

En 1910, la question revient au niveau du Conseil municipal de Saint-Brieuc dans la séance du 12 janvier. Le rapporteur de la commission qui a étudié le sujet constate que cette recette auxiliaire fonctionne bien. Elle effectue  un mouvement de fonds de plus de 100 000 francs par an, tant en recettes qu’en dépenses. Mais le gérant ne reçoit qu’une indemnité annuelle de 200 francs par l’administration, ce qui est jugé nettement insuffisant. La solution de confier cette mission au receveur du bureau d’octroi tout proche n’a pas été retenue.

L’administration des Postes exige d’autre part que pour passer d’un bureau annexe à un bureau de plein exercice, la municipalité doive s’engager à fournir un local adapté, ce qui n’est pas le souhait de la Mairie. Par contre la proposition est faite par les autorités municipales d’allouer une somme de 100 francs supplémentaires pour le gérant, à condition que le bureau reste dans le quartier de Robien.

Portrait de postières en 1924. Musée de Bretagne
Le 26 juin 1925, la question de l'indemnité de Mme Fichou est relevée de 900 à 1200 francs. La demande semble justifiée pour le conseil municipal en raison des opérations postales plus nombreuses résultant de l'extension du quartier. D'autre part il est mentionné que Mme Fichou donne entière satisfaction.

La première trace de Mme Fichou est dans l'édition du 30 décembre 1912 de Ouest-Eclair où elle demandait déjà une augmentation de son traitement.

26 juin 1925. Registre du Conseil municipal
L'évolution du bureau de Poste 1932-1945

Ce petit bureau de poste à Robien n’a pas acquis un meilleur statut au fil du temps et semble être resté à l’état d’annexe. La question refait donc surface en 1932 au Conseil municipal du 19 février avec comme rapporteur Monsieur Legarçon qui demande pour le quartier de Robien la création d’un guichet postal ouvert entre 12h et 14h, ce qui n’est pas le cas de l’actuel guichet et permettant d’effectuer toutes les opérations possibles. Il argumente sur le fait que la population de Robien est de 4000 habitants, que de nombreuses usines et magasins y sont installés. La municipalité semble avoir trouvé le local idéal dans le groupe de magasins (la Galerie Commerciale) intégré dans le nouveau lotissement de Robien. Le local serait de 7 mètres de largeur sur autant de profondeur et permettrait d’accueillir confortablement les usagers de 8h à 19h.

La proposition recueille un large consensus avec une autre piste pour le local car M. Zocchetti, rue Jules Ferry, pourrait être intéressé par l’installation du guichet dans sa maison… En 1935, on installe une cabine téléphonique à l'octroi de la petite vitesse boulevard Carnot et en 1936, une boite postale sur ce même immeuble du bureau d'octroi.

Plan indiquant le bureau d'octroi. 1922. Archives municipales 3Fo124

En 1943, le Conseil municipal du 23 juillet est amené à se prononcer, comme il le fait régulièrement, sur la demande des gérants de ces bureaux de poste qui souhaitent voir leur rémunération augmentée. Le faible salaire est la raison de la fermeture depuis le 1er avril 1943 du bureau de Robien, "ce qui provoque les réclamations de nombreux usagers" comme il est noté dans le compte-rendu. Le Conseil porte la rémunération à 4000 francs en tenant compte du salaire et de l'indemnité logement. C'est ce qui doit avoir décidé une personne à accepter cette tâche puisqu'en 1945 le poste est bien pourvu à Robien (Conseil du 21.09.1945).

Le bureau de Poste de Robien 1946-2002

On ne sait pas avec précision comment ce petit bureau de Poste a évolué après 1945 car les différents rapports du Conseil ne mentionnent plus la liste des bureaux et la presse n'en parle pas. Mais les souvenirs des habitants permettent de poser quelques jalons... Il est certain que de la fin de la Seconde Guerre mondiale jusqu'au début des années 2000, les habitants de Robien se passaient d'un bureau de poste. Et pour cause, Dominique Soufflet raconte : "On achetait les timbres dans les bureaux de tabac. Et, jusque vers le début des années 60, le facteur effectuait le paiement des mandats (je ne connais pas le plafond), sans risque apparent de se faire braquer, il livrait également les recommandés et petits colis. Cela limitait largement le besoin de se déplacer pour nombre de personnes (âge, handicaps divers sociaux ou non), le besoin d’un bureau postal local ne se faisait pas sentir. La suppression de ce service a certainement été un des moteurs de la demande d’ouverture d’un bureau local en coïncidence avec l’accroissement de la population et de l’entrée des femmes sur le marché du travail ".

D'autre part, on sait que les P.T.T avaient installé en 1966 dans le quartier de Robien, place Octave Brilleaud, "un bureau muet" (ça ne s'invente pas ! ) : "L'installation comporte un distributeur de timbres à 0,30 F, une boite aux lettres, un poste téléphonique à paiement fonctionnant avec des jetons qu'il faut se procurer à la recette principale, place de la Résistance."

Les bureaux muets avaient fleuri en France à partir de 1959 et le premier bureau de ce type avait été installé à Saint-Brieuc en janvier 1961 place de la Gare. D'autres devaient suivre "sur la place du Champ de Foire à Robien (pour le marché de gros), à la Ville-Bougault, au Point-du-jour et sur le Champ-de-Mars, près du Syndicat d'Initiative." L'article explique tout, même comment téléphoner ! Il faut dire que la communication n'est établie que si vous versez la somme qui vous est indiquée "par la standardiste du central des P et T". Pour cela il faut être muni de pièces de 10 et 20 centimes de nouveaux francs, seules admises par l'appareil. (Ouest-France 27 janvier 1961) L'accès 24h sur 24 et sept jours sur sept devaient permettre de désengorger les bureaux de poste mais il n'en fut rien, ces bureaux muets se sont tus complètement après leurs heures de gloire des années 60...

Bureau de poste muet. 27 janvier 1961 Ouest-France

Bureau de poste muet. 27 janvier 1961 Ouest-France

Dominique Soufflet se souvient : "Le bureau muet du Champ de Foire (personne ne disait Brilleaud), servait essentiellement de cabine téléphonique publique. Il a subit plusieurs évolutions, pièces, puis jetons, puis de nouveau pièces lors du passage au téléphone automatique (sans opératrices pour indiquer le coût). Ce central a été mis en place dans un bâtiment perpendiculaire au Théâtre dans les années 63-65". 

Bureau de poste muet de la Ville-Bougault, St Brieuc, 4 octobre 1961 Ouest-France

L'histoire récente du bureau de Poste, une nouvelle implantation en 2002

Le journal Le Télégramme dans son édition du 7 septembre 2001 présente de manière très complète l'installation d'un nouveau bureau de poste à Robien. Les responsables de la poste peuvent ainsi développer leurs excellents arguments montrant la nécessité d'un bureau dans le quartier :

"Depuis plusieurs années, la Poste souhaitait ouvrir un nouveau bureau à Saint-Brieuc, dans le quartier de Robien. La construction d'un immeuble (Le Carlina) rue Jules-Ferry, lui offre cette opportunité. Les travaux d'aménagement auront lieu à la rentrée, pour une ouverture prévue au printemps 2002.

Ci-dessous, l'immeuble en construction rue Jules Ferry

Rue Jules Ferry. Photo Le Télégramme. 7 septembre 2001

"Actuellement, le bureau de Poste le plus proche pour les Robiennais, est celui de la Résistance. Autrement dit, pas la porte à côté. Cette ouverture devrait donc être saluée par les riverains qui bénéficieront de nouveaux services de proximité. «C'était un projet que nous avions sous le coude depuis plusieurs années», explique Denise Rozec, responsable organisation et marketing de la distribution à la Poste. 

Une plus-value pour le quartier

Cette implantation sera indéniablement un plus pour ce quartier en plein renouveau. «Les communes de plus de 10.000 habitants représentent 50 % de la population du territoire. Paradoxalement, ces zones sont moins bien équipées en bureaux de Poste (17 %) que le secteur rural. D'où la mise en oeuvre d'une politique de développement qui met les clients au centre de nos préoccupations. C'est-à-dire, être là où ils sont. Robien correspond à ces critères. Avec Balzac en 2000, ce sera la seconde création en un an à Saint-Brieuc». La Poste sera locataire de ces locaux au rez-de-chaussée de l'immeuble Carlina. «Ils nous seront livrés courant septembre et ouvriront au printemps 2002. 160 m² aménagés à l'identique du bureau de la Résistance».

Le choix du service public pour Robien s'est appuyé sur une étude d'urbanisme réalisée en 1996 par le cabinet Nazarenko, à la demande de l'ancienne municipalité, ainsi que sur une concertation menée auprès de la population. Cette étude anticipait le devenir de Robien et prenait en compte la création d'un petit pôle commercial rue Jules-Ferry avec un bureau de Poste. «Le projet se réalise à quelques numéros de rue près, c'est incroyable». 4.500 personnes seront concernées par ce nouveau service (habitants, passage, salariés). Toutes les prestations postales et financières traditionnelles y seront proposées. Cette implantation portera à sept le nombre des bureaux à Saint-Brieuc : Résistance, les Villages, Liberté, Cesson, Croix-Lambert, Balzac et Robien".

 "C'était le bon temps" pourrait-on dire !

2008 La Poste de Robien, 17 rue Jules Ferry. Image Google Sreet
De l'installation en 2002 à la fermeture en 2018

Ce nouveau bureau de poste est donc installé en octobre 2002, au 17 rue Jules Ferry au pied d'un immeuble tout neuf et tout le monde est très satisfait. Les années passent et la Poste change la signalétique (voir ci-dessous

2016 La Poste de Robien, 17 rue Jules Ferry. Image Google Sreet
Petit à petit, les plages horaires sont plus limitées. Malgré tout, l'activité reste régulière et le guichet ne désemplit pas.

Mais parfois l'histoire se répète curieusement...

Alors que le quartier de Robien vient tout juste de retrouver une nouvelle passerelle piétonne après des années de travaux, en 2017 la direction de la Poste annonce la fermeture du bureau installé dans la rue Jules Ferry. Le bureau de Cesson et celui de la Place de la Liberté sont aussi concernés par ces mesures de fermeture. Et pourtant, ils rendent beaucoup de services ces bureaux, les gens y sont attachés...

Ci-dessous, les usagers se font prendre en photo pour montrer leur désir de conserver leur bureau de poste à Robien

Affiche réalisée par le Comité d'Animation de Robien. 2018
Malgré la mobilisation de très nombreux habitants pendant des mois, la fermeture définitive a lieu le 13 juin 2018 à Robien.

Un commerce reprend le service du courrier, puis un autre s'en charge mais toutes les opérations ne peuvent plus se faire : suppression des mandats postaux, des services de la Banque postale, du distributeur de billets... Les priorités de rentabilité de la Poste auront eu raison de ce service rendu aux habitants pendant tant d'années... 

La boite aux lettres sera même enlevée en janvier 2024 !

2020 La Poste de Robien, 17 rue Jules Ferry. Image Google Sreet


Paroles d'usagers de la Poste à Robien

Propos recueillis devant la Poste le jeudi 25 janvier 2018

"Je viens du boulevard Charner et avec la passerelle c’est très pratique. Si je vais à la Poste dans le centre ville il y a une côte pour remonter chez moi".

"J’ai une entreprise à Robien et la Poste j’en ai beaucoup besoin".

"Plus y a d’la poste, plus ça m’arrange ! "

"Moi j’ai du mal à marcher avec mon déambulateur alors où je vais aller chercher mon argent si ça ferme ? "

"Je viens de Trégueux, ici c’est sympa."

"Si l’agence ferme, je leur ai dit que je fermais mon compte à la Banque postale ! "

"Je travaille dans le quartier, je n’y habite pas mais je viens à ce bureau car quand je rentre dans ma commune c’est fermé".

"Je viens faire des mandats Western-Union pour envoyer de l’argent dans mon pays".

"Je viens ici ou à Liberté alors où je vais aller si les deux bureaux ferment ?! "

 

D'autres présences de la Poste à Robien

En dehors d'un bureau de Poste, cette administration a été présente dans le quartier de Robien à deux autres endroits.

A partir de 1932, Rue de l'Ondine, les P.T.T avaient un dépôt d'essence dans un bâtiment servant aussi de garage. Ce local a été transformé en maison d'habitation après sa fermeture. (voir tous les plans dans l'article sur l'histoire de la rue de l'Ondine, en cliquant ici )

Un centre de tri annexe des P.T.T a été installé rue abbé Garnier en 1971. En effet, la municipalité est allée dans le sens de la demande des P.T.T qui, ne parvenant plus à assurer le tri des paquets dans le bureau de la Gare, cherchaient un local.

Les anciens garages des T.U.B, rue abbé Garnier, se trouvant vides, la municipalité a loué ses locaux avec un bail de 5 ans, comme l'indique le compte-rendu du Conseil municipal du 13 novembre 1970.

 

                Photo des anciens entrepôts des bus ci-dessous

Ancien dépôt de bus rue abbé Garnier. Archives St Brieuc 6Fi1630

 

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Sources

Autorisation et date d'ouverture en 1905. Document des Archives nationales cote AN 19830232-02, pages de 1896 à 1916. Remerciements à Dominique Reynaud pour la transmission de ce document particulièrement rare et intéressant.

Délibérations du Conseil municipal : 12 janvier 1910, mars 1910, 19 février 1932, 30 août 1935, 24 avril 1936, 23 juillet 1943, 21 septembre 1945, 19 septembre 1947, 22 octobre 1951, 1er février 1954, 13 novembre 1970.

Ouest-Eclair 6 avril 1908

Le Réveil 1908

Le Télégramme 7 septembre 2001

Site du Comité d'Animation de Robien

Propos recueillis par Richard Fortat au moment de la menace de fermeture de la Poste. Notes, janvier 2018

Photo de deux postières en 1924. Musée de Bretagne, notice complète ici

Correspondances avec Christian Prigent, novembre 2021

Correspondances avec Dominique Soufflet, novembre 2024

 

 

 

 

 

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