vendredi 8 mai 2026

Le quartier de Robien à Saint-Brieuc pendant la Guerre d'Indochine

A peine sortie de la Guerre 39-45, la France se retrouve engagée militairement en Indochine à partir de 1946. Le guerre durera jusqu'en 1954 pour les Français, avant d'être continuée par les américains jusqu'en 1975. Des habitants du quartier de Robien ont fait cette guerre, certains y sont morts... Cet article s'attache uniquement à retrouver, à l'aide de la presse locale de l'époque et de témoignages, comment les habitants du quartier ont pu être concernés par cette guerre.

Ceux de Robien revenus d’Indochine

Dans son roman Chino au Jardin, Christian Prigent évoque ces anciens d’Indochine, comme Jean Courtray, l’ex para ouvrant son album de photos souvenirs et racontant Dien-Bien-Phu au printemps 54. Des histoires qui impressionnent et marquent l’imaginaire d’un enfant… Les tunnels, les bambous, l’hévéa, les rizières, Saïgon, Bigeard... Et qu’a-t-il rapporté ce voisin de cette expédition militaire ? « L’avis de décès de l’empire français, le coup de mou sous sa forme chronique […] ». Après la guerre, les retours sont difficiles...

Le quartier de Robien touché par la mort de jeunes soldats en Indochine. 

Trois jeunes, ayant des attaches avec le quartier, ne reviendront pas vivants de cette guerre d'Indochine. Il s'agit de Jean Vigneron, Georges Allenic et Jean Strobel.

Jean Vigneron

Le décès de Jean Vigneron le 15 janvier 1947 est annoncé tardivement dans l'édition de Ouest-France du 4 mars 1947.

Jean Vigneron O.F 1950

Jean Vigneron est né le 28 mars 1925 à Paris. Il est le fils de François Vigneron (président du comité des Fêtes de Robien en 1949) et de Jeanne Thuret, domiciliés 10 rue Louis Blanc dans le quartier de Robien à Saint-Brieuc. Jean Vigneron était titulaire de la Croix de guerre et avait été proposé pour la médaille militaire. Jean Vigneron était engagé en Indochine avec le 4e Régiment de Marche du Tchad (4e RMT) déployé en Indochine de 1945 à 1947.

Insigne du RMT

Une messe d'enterrement est célébrée en mars 1947 par l'abbé Vincent, assisté des abbés Carlo et Quéro, en l'église de Robien, à la mémoire du caporal-chef Jean Vigneron, tué par balle à Hanoï dans sa vingt-et-unième année.

"Des drapeaux de l'Union Nationale des Combattants et des prisonniers de guerre 39-40 rendaient les honneurs autour du catafalque".

4 mars 1947 Ouest-France

Ce n'est qu'en mars 1950 que la dépouille mortelle de Jean Vigneron est rapatriée d'Indochine. Une cérémonie religieuse se déroule à l'église Sainte-Anne-de-Robien le 6 mars 1950 avant l'inhumation au cimetière Saint-Michel. Un détachement de l'armée rend les honneurs, sous les ordres d'un ancien camarade de Jean Vigneron au 4e R.M.T, le sergent-chef Corlay.


Robert Guillermic

Robert Guillermic est né le 19 juin 1923 à Pontivy, dans le Morbihan. En mai 1951, une cérémonie funèbre se déroule en l'église Sainte-Anne-de-Robien à la mémoire du sergent-chef Robert Guillermic, mort pour la France auprès de la ville de Hué au Vietnam, le 12 avril 1951, il avait 27 ans. Il combattait au sein du 21e Régiment d’Infanterie coloniale (21e RIC) et fut tué par l’explosion d’une mine.

Insigne du 21e RIC

Dans son édition du 2 mai 1951, Ouest-France rappelle l’engagement de Robert Guillermic comme résistant : « Guillermic avait en somme la vocation de l’héroïsme et du sacrifice puisque, après avoir accompli brillamment son devoir pendant la Résistance dans le maquis de Josselin et de Saint-Marcel (Morbihan), il est allé au devant d’une mort glorieuse sur la terre indochinoise ». L’absoute a été donnée par l’abbé Lemordan, recteur de la paroisse, « devant une foule considérable. Ce fut un émouvant hommage en souvenir du disparu et un témoignage de sympathie et d’estime unanimes à l’adresse de la famille. » De nombreuses personnalités assistaient à la cérémonie.


Sources : Service historique de la Défense, Vincennes GR 16 P 278826 (Résistance), base des morts pour la France en Indochine, Fiche Généafrance ici, Ouest-France 2 mai 1951.

Georges Allenic

En octobre 1954, un service solennel est célébré en l'église de Robien à la mémoire du sergent Georges Allenic, fils de M. Allenic, président des gendarmes retraités. Georges Allenic était né le 11 mai 1931 à Thiron (Eure-et-Loir). Il est le fils de Lucien Allenic, gendarme, et de Marguerite Lhermenier, domiciliés 76 rue Jules Ferry à Saint-Brieuc.

Lucien Allenic. Photo Hervé Bertrand

Georges est attiré par l'armée et à 18 ans, il rentre au centre de perfectionnement de l’École Militaire préparatoire d'Autun. Il rejoint le 7e Régiment de Tirailleurs Algériens (7e RTA). A 21 ans, il est volontaire pour l'Indochine où il est blessé en opération. Le 15 décembre 1953, son régiment est désigné pour aller sur Dien-Bien-Phu. pour son courage au combat, la Médaille militaire lui est attribuée. Le 7 mai 1954, il s'évade après la chute du camp retranché de Dien-Bien-Phu mais, huit jours plus tard, il est repris et fait prisonnier. Il fait partie d'un groupe de prisonniers qui, pendant trois mois, se dirigent vers la Chine. Après 700 kilomètres de marche, dans des conditions éprouvantes, il arrive dans le nord du Tonkin, au Camp 42, où il décède. Officiellement, il est mentionné que Georges Allenic est décédé en Indochine "des suites d'une maladie contractée en captivité à Dien-Bien-Phu". Le fanion de la Légion Étrangère rendait les honneurs. De nombreuses personnalités civiles, militaires et religieuses étaient présentes. On notait aussi une délégation des enfants de l'école des religieuses.

Le sergent Georges Allenic

Pour honorer sa mémoire, il est choisi comme parrain de la 125e Promotion de l’École nationale des Sous-officiers de Saint-Maixent (6/10/1987- 11/04/1988). Un insigne a été confectionné à cette occasion.

Insigne de la 125e promotion St Maixent


16 octobre 1954. Ouest-France



Jean Strobel

Au cours du service à la mémoire du sergent-chef Allenic, le recteur de la paroisse de Robien annonce que le sergent Jean Strobel est mort en captivité au mois de juillet 1954 à Dien-Bien-Phu en Indochine. Jean Strobel est né le 13 avril 1929 à La Courneuve (75). Il était engagé avec son régiment le

Diaporama à retrouver sur le site de l'amicale du 8e BCP (ici)
 

Le 8e B.P.C participe à l'Opération Castor en novembre 1953, prélude à la bataille de Dien-Bien Phu qui sera déclenchée le 13 mars 1954. Le 7 mai les troupes se rendent et presque tous les membres du régiment décèderont en captivité.

Insigne 8e BCP

Jean Strobel est le gendre de Mme Chauvin qui habite au 51 de la rue Jules Ferry. Le sergent Strobel, alors caporal-chef au 1er B.C.C.P à Charner avait épousé Éliane Chauvin, de Robien en juin 1952 et était parti un mois après en Indochine.

16 octobre 1954. Ouest-France


En septembre 1948, le décès d'un autre jeune homme va toucher le quartier de Robien. Il s'agit de Damien Joaquin, de la Ville Ginglin, fils de M. Auguste Joaquin, contremaitre à l'entreprise de bâtiment Rideau du quartier de Robien. Damien Joaquin était sergent-aviateur mécanicien. Il devait venir en permission pour se fiancer à Saint-Brieuc.


Saint-Brieuc et la Guerre d'Indochine

28 juin 1952 Ouest-France
 

Pendant l'année 1952, Ouest-France publie plusieurs articles sur la guerre d'Indochine et son actualité à Saint-Brieuc. Par exemple, au mois de juin 1952, le bataillon des parachutistes, basé à la caserne Charner, est sur le point de partir en Indochine. M. de Chevigné, secrétaire d’État à la Guerre, passe les troupes en revue accompagné des officiers d’État Major, avant de repartir l'après-midi à Paris en avion. Le bataillon de parachutistes est placé sous les ordres du commandant Bigeard.

La présence de Marcel Bigeard à Saint-Brieuc n'est pas un fait très connu. Pourtant, Marcel Bigeard est affecté le 1er février 1948 au 3e bataillon colonial de commandos parachutistes, sous les ordres du commandant Ayrolles, à Saint-Brieuc. Il prend le commandement du groupement de commandos parachutistes n° 2. Après des campagnes en Indochine de novembre 48 à novembre 1950 au printemps 1951 et un passage à Vannes, M. Bigeard,  il revient à Saint-Brieuc en septembre 1951, comme Commandant puis Chef de bataillon en janvier 1952 à la tête du 6e Bataillon de Parachutistes Coloniaux (B.P.C). M. Bigeard débarque à Haïphong à la tête du 6e B.P.C, le 28 juillet 1952, pour son troisième séjour en Indochine où il restera jusqu'au 25 septembre 1954, après quatre mois de détention suite à la chute du camp de Dien-Bien-Phu.

Défilé des troupes à la caserne Charner. Saint-Brieuc 28 juin 1952 Ouest-France

De nos jours, sur l'Esplanade Georges Pompidou à Saint-Brieuc, à l'emplacement de l'ancienne Caserne Charner, on trouve une stèle à la mémoire des bataillons de parachutistes basés à Saint-Brieuc.

Esplanade Georges Pompidou. Photo RF 2022

Dans son édition du 4 novembre 1952, Ouest-France évoque les cérémonies organisées dans les cimetières par le Souvenir français. On apprend aussi, en légende d'une photo, que "M. Letourneau rend visite aux premiers blessés du bataillon parachutiste, à Hanoï le 22 octobre 1952. Le ministre s'entretient avec le sergent Louis Muriel, de Saint-Brieuc." Le lieutenant Jean Élise de Binic figure sur une autre photo de Paul Courcuff, "au cours des opérations de la Rivière noire".

Des parachutistes rendent les honneurs. Ouest-France 4 novembre 1952



M. Letourneau en discussion avec Louis Muriel

En Mai 1956, une cérémonie patriotique se déroule à Saint-Brieuc " A la mémoire de ceux de Dien-Bien-Phu".

7 mai 1956. Ouest-France
 

Un office religieux est célébré en l'église Saint-Michel à la mémoire des anciens de la Légion étrangère et de Dien-Bien-Phu. La messe est dite par le chanoine Auffray, curé de la paroisse, accompagné de l'abbé Levitaux, du Révérend-Père Radenac, ancien missionnaire en Chine et de la chorale Saint-Michel. A l'issue de la cérémonie, les autorités civiles et militaires se rendent sur les tombes des soldats inhumés au cimetière Saint-Michel.

Dans le quartier de Robien, d'autres voix se font entendre au moment de la guerre d'Indochine, il s'agit de celles des militants communistes qui critiquent l'engagement de la France. C'est ce que nous allons voir dans cette deuxième partie.

 

Les opposants à la Guerre d'Indochine.

"Le Pont Henri Martin".

Le Parti communiste était très actif dans le quartier de Robien après la Seconde guerre mondiale. Son opposition à la guerre en Indochine s'est manifestée très tôt. Le quartier de Robien en garde une trace que l'on peut découvrir sur le pont qui passe au-dessus de la route, dans le bas de la rue Luzel. Vers 1965, Francine Gicquel reprend le bistrot au 65 rue Luzel, un peu après le petit pont de chemin de fer qui passe au dessus de la route. Roger Gicquel, le fils de la maison se souvient : "Quand les gens parlaient du bar de mes parents, on disait "Le bar des deux Ponts" et au début des années 50 sur le pont, c'était écrit avec du goudron "Pont Henri Martin" du nom d'un militant communiste, opposé à la Guerre d'Indochine". Il faut croire que la peinture était d'excellente qualité car on voit encore ces inscriptions peintes en rouge des deux côtés du pont !

Dans le bas de la rue Luzel à Saint-Brieuc. Photo RF

Les combattants de la liberté. 1950

Une autre affaire concerne des habitants du quartier de Robien, il s'agit de la manifestation qui est organisée en gare de Saint-Brieuc le 11 mai 1950 pour s’opposer au départ d'un train de messageries, transportant trois canons du cuirassé Richelieu en partance pour la Guerre d'Indochine. Deux cent personnes participent à l’action mais une dizaine est identifiée sur le moment par le commissaire de police. Dans ce groupe figure Jean Le Bars, un habitant de Robien, militant communiste et syndicaliste chez les cheminots. Il est le deuxième personnage sur la gauche de la photo, avec un long manteau, il était amputé de la jambe droite. (voir ci-dessous).

Les douze inculpés sont accusés d’atteinte à la sûreté extérieure de l’État. Ils sont arrêtés puis dix sont transférés à Paris et internés au Cherche-Midi pendant plusieurs mois. Emprisonné à la prison du Cherche-Midi comme neuf autres camarades dont trois femmes, Jean Le Bars est hospitalisé en novembre 1950 à l’hôpital central de Fresnes, puis remis en liberté provisoire, le 30 novembre 1950. En parallèle, la solidarité s'organise et l'affaire des combattants de la Paix a un certain retentissement sur le plan national. Les familles des emprisonnés de Saint-Brieuc sont invitées à la Fête de l'Humanité en 1950. Elles posent en photo sous un portrait géant de Staline...

L'Aube nouvelle. Archives départementales en ligne. JP 152

Les « Dix combattants de la paix de Saint-Brieuc » sont accueillis en héros à Saint-Brieuc les 3 et 5 décembre. Le procès commence le 22 janvier 1951 et le 26 janvier, le journal Ouest-France titre en première page sur ce procès.

26 janvier 1951 Ouest-France

Le journal développe un long compte-rendu dont voici des extraits : "Lors du procès, successivement le président interroge les autres inculpés et pose à peu près les mêmes questions : «Avez-vous obéi à un mot d ’ordre ? ». « Vous êtes-vous intentionnellement placé devant la locomotive? ». « Avez-vous constaté des sabotages sur le convoi ? ». « Avez-vous chanté la Marseillaise ? ».

A toutes ces questions, les inculpés briochins répondent qu'ils ont eu simplement, spontanément, l’intention de manifester contre la guerre. Les avocats de la défense insistent sur le fait que les manifestants ne pouvaient s’opposer à la marche du train puisque celui-ci devait stationner en gare de Saint-Brieuc plus d'une heure lorsque la manifestation a éclaté.

Seul Jean Le Bars reconnaît avoir désiré retarder le départ du train. Les inculpés estiment que s'ils ont été les seuls arrêtés sur environ 200 manifestants, c’est en raison de leur appartenance à des «partis démocratiques » ou de leurs fonctions dans les syndicats. M. Lejeune, résistant notoire et secrétaire de la Fédération départementale du Parti communiste, n’a pas été arrêté en même temps que ses camarades. Il se présente spontanément, devant le tribunal. Il déclare que, bien que recherché par la police, il ne s'est pas rendu à ses convocations pour demeurer libre et essayer de faire libérer ses compagnons".

28 janvier 1951. La Champagne, journal du PCF. .
Finalement, après un procès qui durera du 22 janvier au 4 février 1951, ces militants seront relaxés


Si vous avez des éléments pour compléter cet article  (photos, témoignages...) merci d'utiliser le formulaire de contact en haut à droite, en laissant vos coordonnées pour que je puisse vous répondre.


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Sources

Site Mémoire des Hommes, Jean Vigneron, cliquer ici

Article Wikipédia sur le 4e Régiment de Marche du Tchad (4e RMT) dans lequel servait Jean Vigneron, cliquer ici.

MémorialGenweb, Jean Vigneron, cliquer ici 

Site Mémoire des Hommes, Georges Allenic, cliquer ici

Site Généanet, Georges Allenic, fiche de Hervé Bertrand (avec photo de Lucien Allenic), cliquer ici

MémorialGenweb, Georges Allenic, ici

Site Mémoire des Hommes, Jean Strobel, cliquer ici

Histoire de l'amicale du

Ouest-France, 4 mars 1947, 6 mars 1950 (Vigneron), 16 octobre 1954.

Chino au Jardin, Christian Prigent, éditions P.O.L 2021

L'histoire du Parti Communiste à Robien, cliquer ici

Correspondance en septembre 2024 avec Dominique Soufflet pour l'identification  de Jean Le Bars sur la photo, une physionomie proche de la personne qu'il voyait passer deux fois par jour devant la maison de ses parents rue François Villon. 

 


jeudi 7 mai 2026

La maison Art Nouveau 11 rue de Robien à Saint-Brieuc. 1913

La période Art Nouveau, en architecture, s’appuie sur l’esthétique des lignes courbes. L'Art Nouveau, appelé aussi Modern style, se développe entre 1890 et 1914 mais son influence persiste bien après. En Bretagne la période Art Nouveau a été plus courte que dans d'autres régions de France. L'art Nouveau est lié au style balnéaire pour certains éléments. Des architectes l'ont expérimenté dans l'Ouest parisien comme au Vésinet ou à Chatou. La ville de Saint-Brieuc est très peu marquée par ce style mais le quartier de Robien possède néanmoins une maison de 1913 tout à fait caractéristique de ce courant. 

La maison Art Nouveau du 11 rue de Robien datée de 1913

Au 11 rue de Robien, face à la coopérative de produits biologiques "La Gambille", on trouve une très belle maison Art Nouveau avec des encadrements de portes et de fenêtres exceptionnels (autrefois c'était le 5 rue de Robien). 

Un article est consacré à cette maison dans l'ouvrage Le patrimoine des communes des Côtes d'Armor aux Éditions Flohic (page 1238). On y trouve une description précise, rédigée dans des termes techniques :  "Au rez-de-chaussée, la baie du séjour est typique du modern style : tous les sommiers des baies ainsi que les clefs sont affirmés par des pierres blanches. Le pignon de l'avant corps est en charpente apparente...Les pans coupés des angles de l'avant-corps, inspirés des bases de cheminée du XVe siècle, adoucissent les arêtes." De nos jours cette maison se retrouve très isolée sur le plan esthétique, coincée entre des édifices qui ne la mettent pas vraiment en valeur mais elle devait avoir fière allure au moment de sa construction !

11 rue de Robien, St Brieuc maison Art Nouveau. Photo RF

On ne sait ni qui en est l'architecte ni qui en est le premier propriétaire mais il pourrait s'agir d'un médecin. Par contre, on sait que la maison Art Nouveau de la rue de Robien a été construite en 1913 et qu'elle présente des similitudes avec la Villa Jeannette de 1907, située 98 boulevard des Anglais à Nantes. La conception la maison nantaise est celle des architectes Ferdinand Ménard (1873-1958) et Emile Le Bot (1889) qui viennent alors de s’associer pour construire des villas à La Baule. Cette demeure à Nantes est inscrite au titre des Monuments historiques et labellisée « Patrimoine du XXe siècle ». Elle n’est pas sans rappeler des villas construites à Nancy à la même époque.

Philippe Bonnet et Daniel Le Couédic, dans leur ouvrage Architectures en Bretagne précisent :

« La grande baie en feuille de nénuphar reprend celle de la Villa Jeannette, à Nantes, qui avait été largement reproduite dans les albums d’architecture de l’époque »

Ci-dessous "Baie nénuphar" de Nantes à gauche et de Saint-Brieuc à droite
 
 Ci-dessous une autre "Baie nénuphar" à Nancy, Villa Les glycines, 5 rue des Brices
 
Image Google Earth. 2008

Ci-dessous une autre "Baie nénuphar" à Nancy, Maison Huot, 92 quai Claude Le Lorrain, 1903. Émile André architecte. Description complète ici


Mais plus généralement, on peut affirmer que c'est toute une partie de la maison de Robien qui est semblable à celle de Nantes.
 
Ci-dessous maison de Nantes à gauche et de Saint-Brieuc à droite


De même, la ressemblance est assez évidente avec la partie droite de la villa daté de 1913 Castel Jeannette, 56 avenue Wilson à Auray, conçue comme celle de Nantes par les architectes Ferdinand Ménard et Émile Le Bot.
 
Kastel Jeannette. Image Google Street

La Villa Ker-Roé conçue à Vannes vers 1905 (32 rue Albert 1er), présente également des similitudes. On ne connait pas son architecte...

Ker-Roé. Image Google Street

Villa Ker-Roé, Vannes, Photo RF, juin 2024

Villa Ker-Roé, Vannes. Photo RF juin 2024
Place Saint-Sauveur à Guingamp, la villa Ker Tonkinoise conçue par l'architecte Ange Dieulesaint en 1908 n'est pas si éloignée que ça de celle de Robien, une piste à creuser...
Image publiée dans le livre Architectures bretonnes du XXe siècle de Daniel Le Couadic. Éditions Palantes.

Plus proche de Saint-Brieuc encore, la villa du 9 rue de la mer à Plérin, située sur la route du phare du Légué n'est pas sans présenter des similitudes dans des motifs de boiseries et dans les arceaux en brique...

Villa 9 rue de la Mer à Plérin. Photo RF 2024
Les différents propriétaires de cette maison Art Nouveau de Robien

Cette maison a été achetée par M. Le Men dans les années 1970. M. Le Men sait qu'auparavant c'était le docteur Moy qui en était propriétaire. Le docteur Moy y vivait dans les années 60 et exerçait au rez-de-chaussée, dans la petite annexe à droite en regardant la maison. Cette annexe comprend une entrée, un cabinet de toilette sur la gauche et une salle de consultation qui donne sur le jardin.
(Dans les années 50-60, on trouve à Saint-Brieuc Adrien Moy, dont l'épouse est née Kermoal, président départemental de l'Ordre des médecins dans les Côtes-du-Nord dans les années 50. On a aussi Jacques Moy, médecin, marié avec Cécile Armand en avril 1953)
Naissance 5 juillet 1967 Ouest-France


Saint-Brieuc 4 mai 1953 Ouest-France


A ce sujet des recherches dans le journal Ouest-Eclair font apparaitre qu'un certain docteur René Chappel avait son cabinet de consultation rue de Robien en 1933. Est-ce de lui dont il s'agit ?
On sait aussi qu'en 1931, la famille LeBesq y habitait (Jean LeBesq, né en 1894 à Saint-Nazaire et Marie, son épouse, née en 1898 à Vitré).

Travail de ferronnerie, maison 11 rue de Robien. Photo RF


11 rue de Robien, maison Art Nouveau. Détails de portes et fenêtres. Photo RF

Pose de rideaux, avril 2026. Photo RF
L'intérieur de la maison
Il reste quelques éléments d'époque dans cette maison des années 1900, par exemple le carrelage avec un motif tressé. La cheminée semble avoir été modifiée plus tardivement. La "baie nénuphar" est intéressante à voir de l'intérieur ainsi que les motifs en fer forgé de la porte d'entrée. Les propriétaires ont essayé de conserver les éléments anciens tout en apportant le confort qu'on peut attendre de fenêtres à double vitrage comme dans la partie sous toiture.

Cheminée au rez-de-chaussée. Photo RF

Baie-nénuphar vue de l'intérieur. Photo RF

Porte d'entrée vue de l'intérieur. Photo RF

Ouverture sous toiture vue de l'intérieur. Photo RF


Carrelage de la cuisine. Photo RF


Lavabo de la salle de bain. Photo RF

Trappe se soulevant pour accéder à la cave afin de stocker le charbon.

 
La maison côté jardin
 
La maison possède encore de nos jours un beau jardin à l'arrière, d'environ 600 m2 qui, autrefois, était très arboré avec des fruitiers. On y trouvait aussi un grand chenil.
La véranda donnait de très bons raisins, parait-il. 
Un petit appentis réserve des surprises pour les amateurs de briques Le Dû !
 
La maison côté jardin. Photo RF

Ancienne vigne dans le jardin

L'appentis. Photo RF

Un mur entier de briques estampillées Le Dû. Photo RF

 
Une maison remarquée en Bretagne
 
Cette maison fait l'objet d'une description précise dans l'ouvrage de référence Le patrimoine des Communes des Côtes d'Armor publié en 1996 :

Maison 1910-1913. Granit et brique, rue de Robien.
La première partie de la rue de Robien est réalisée en 1892. L’éclectisme de cette maison est révolutionnaire à l’époque dans les courbes et la forme des ouvertures. Au rez-de-chaussée, la baie du séjour est typique du modern style : tous les sommiers des baies ainsi que les clefs sont affirmés par des pierres blanches. Le pignon de l’avant corps est en charpente apparente. Le balcon en bois rappelle les villas du bord de mer. Les pans coupés des angles de l’avant-corps, inspirés des bases de cheminée du XVe siècle, adoucissent les arêtes.

En 1998, une photo de cette maison figurait en première page d'un dossier du journal municipal Le Griffon (numéro 146) ayant pour titre "Saint-Brieuc, terre d'accueil des architectes".
 
Le Griffon 1998

La maison de Robien figure aussi dans une mosaïque de 6 villas Art Nouveau en Bretagne, et le détail de la baie en forme de nénuphar est l'objet d'une photo particulière dans l'ouvrage de référence de Philippe Bonnet et Daniel Le Couédic, Architectures en Bretagne, paru en 2012.

Extrait de Architectures en Bretagne, Palantines
 
Il reste encore quelques mystères à éclaircir autour de l'origine de cette maison et de son architecte ; 
affaire à suivre...

La porte d'entrée du 11 rue de Robien, clef du mystère ? Photo RF

L'art nouveau à Saint-Brieuc

Une deuxième réalisation dans le style Art nouveau, 2 rue Renan à Saint-Brieuc, est l'oeuvre d’Édouard Ramonatxo.

Maison 2 rue Renan à St Brieuc. Photo RF 2021

L’architecte Edouard Jean-Joseph Ramonatxo (1869-1933) est né à Saint-Brieuc le 24 juin 1869. Après des études aux Beaux-Arts à Paris, il devient l’architecte de la ville de Pontivy. Edouard Ramonatxo multiplie les constructions dans le Morbihan mais n’oublie pas sa ville natale : il va construire, vers 1910, une maison dans le style Art nouveau, pour une personne de sa famille, rue Renan, dans le quartier St Michel.

Le couronnement de la porte est remarquable, les deux baies du rez-de-chaussée sont surmontées d’un décor en arc de cercle, les ferronneries portent également la marque de l’art nouveau. 

Portail 2 rue Renan à St Brieuc. Photo RF 2021

Les briques sont utilisées comme éléments de décor pour souligner les ouvertures. L’alternance entre le orange de la brique et le vert de briques émaillées sont une marque d’originalité. Les combles et les lucarnes restent dans un style traditionnel de l’époque.

La partie basse de la façade 2 rue Renan à St Brieuc. Photo RF 2021

Philippe Bonnet et Daniel Le Couédic, dans leur ouvrage Architectures en Bretagne nous en disent plus sur les influences de cet architecte : "Édouard Ramonatxo séjourna assez longuement à Bucarest, où il collabora avec Paul Gottereau au projet et à la réalisation du Palais de la Caisse des dépôts et consignations et de la Caisse d’Épargne (1902) et construisit plusieurs hôtels particuliers. Il était lié à Ion Mincu, un des maîtres de l'architecture roumaine au tournant du siècle..."

La famille Ramonatxo avait une certaine notoriété à Saint-Brieuc au début du XXe siècle, on retrouve différents membres dans la presse locale :

1911. Joseph Ramonatxo, pâtissier à Saint-Brieuc, né en 1830 dans les Pyrénées, décédé le 24 octobre 1911 à l'âge de 72 ans.

1915. Edouard, Sergent au 71e Régiment d'infanterie, décède 1915 à l'âge de 22 ans (avis dans Ouest-Eclair le 3 février 1915).  

1919. Pierre Ramonatxo, ancien pâtissier-confiseur de la rue du Champ de Mars, propriétaire à Saint-Brieuc fait partie des jurés titulaires de la première session des assises des Côtes-du-Nord en 1909, il décède le 21 septembre 1919.

1922. Enfin, Ouest-Eclair en 1922 fait part de l'émotion de nombreuses personnes à l'annonce du décès de Mme Ramonatxo, née Lucas-Horeilhan, veuve de l'ancien pâtissier : "Elle appartient à une vieille et honorable famille de notre cité."


D'autres articles pour compléter

Les maisons Art Déco du quartier de Robien, cliquer ici

Abécédaire des architectes du quartier de Robien, cliquer ici

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Sources

Architectures en Bretagne. Philippe Bonnet-Daniel Le Couédic, éditions Palantines, page 41

Journal municipal de Saint-Brieuc. Le Griffon, 1998, numéro 146

Merci à Christophe Gauffeny et Sophie Riguel, documentaliste, pour leur accueil au C.A.U.E des Côtes d'Armor en novembre 2021, afin de compléter les recherches sur cette maison.

Recherches aux Archives municipales et départementales.

Renseignements fournis par M. Le Men, propriétaire de la maison du 11 rue de Robien (entretien téléphonique avril 2020) et par ses fils (visite de la maison en mars 2023).

Le patrimoine des communes des Côtes d'Armor. Éditions Flohic, article page 1238.

Villa Ker-Roé à Vannes, inventaire du Patrimoine culturel en Bretagne, cliquer ici

Fiche sur Edouard Ramonaxo, sur e-monumen.net en cliquant ici

La maison de la rue de Robien et celle de la rue Renan font l’objet d’une description précise dans l’ouvrage Le Patrimoine des Communes des Côtes-d’Armor. Éditions Flohic.

Site PSS-ARCHI.UE, page sur Saint-Brieuc listant tous les immeubles de la ville avec le nom des architectes, la date de construction, la hauteur etc. cliquer ici

Cadastre : merci à Mary Simon des services de l'urbanisme de la Ville de St Brieuc.
 

Ouest-Eclair 28 août 1933, article mentionnant le docteur Chappel "Un enfant renversé et blessé par une auto".

Le docteur Chappel est décédé à 32 ans, il était marié avec Mme Lahaye de St Brieuc.

Ci-dessous, l'art nouveau en Bretagne dans un extrait du livre de Daniel Le Couédic, les architectes et l'idée bretonne. 


 


L'histoire du quartier de Robien à Saint-Brieuc. Sommaire

Le quartier de Robien à Saint-Brieuc s’est vraiment peuplé il n’y a pas plus d’un siècle, mais son histoire présente de multiples intérêts ...